Comme au cinéma... Et voici, résumé, le film de sa vie; et même en relief, puisqu'elle naquit dans les monts Roannais, entre Beaujolais et Charolais, pour ainsi dire entre Bacchus et Epicure (rien de tel pour la voix)... La distribution comporte en plus de ces deux vedettes mythiques vouées à la figuration allégorique de Griserie et Sensualité, deux acteurs de tous les jours, d'origine ukrainienne (c'est également bon pour la voix), musiciens et chanteurs pour le plaisir: son père et son grand-père; elle s'en souviendra.
Dans les séquences suivantes, on réalise vite que les études
d'Annick ne tiennent dans le scénario qu'un rôle très effacé,
alors que la vie crève l'écran : départ pour Lyon à
l'âge de quinze ans, travail en usine et mômes qu'on garde pour
gagner sa croûte... Mais son pain blanc reste à venir et aura le
visage d'un comédien, auteur, chanteur de surcroît, qui la mènera
à Tours (berceau de Balzac et de leurs amours) et qui découvrira
un jour qu'elle a mieux que des qualités : une voix.
La révélation aura pour décor une cuisine (on ne choisit pas son destin) et suscitera la création d'un tour de chant à deux, avec au programme les compositions de son compagnon. De concert dans la vie, en concert sur scène (et notamment en première partie de Gréco et Pia Colombo), l'unisson en sorte...
Une troisième voix va alors se faire entendre, c'est celle d'André Cellier, directeur du Grand Théâtre de Tours, qui propose à Annick de jouer dans "Mère Courage" et d'entrer dans sa compagnie. Elle accepte l'aventure. Aventure théâtrale autant qu'humaine dans une atmosphère de décentralisation très « années 70 » qui s’infiltrera jusque dans les usines et les écoles, lieux de tout temps insalubres, où l’art n’a pas l’habitude de se propager...
Fondu enchaîné et magie du montage : Paris... quelques années
plus tard. Dans la capitale, si riche en poudre aux yeux et en charlatans de
la glotte, premiers et derniers cours de chant avec un professeur désireux
de la préparer au concours de chant de l’Ecole de l’Opéra.
Elle fuit. Sauve qui peut la VOIX ! Par contre, le Conservatoire National Supérieur
d’Art Dramatique, c’est dans ses cordes. Reçue...
Dans ce haut lieu de l’esprit où l’on apprend à mieux connaître les Classiques et les risques d’un métier où les coups bas ne sont pas moins classiques, elle reste trois ans, travaille avec Marcel Bluwal, Antoine Vitez, Pierre Debauche, Jean-Pierre Miquel... tout en chantant pour vivre : on l’entend notamment... dans le métro et avec des Brésiliens; sous terre la voix continue...
Et sa vie artistique, unique comme tant d’autres, s’égrène
en années qui, pour elle, ont fait date, en titres, pas forcément
de gloire, mais qui reflètent son cheminement loin des sentiers battus,
la voie royale pour se trouver un jour, entre théâtre et chant,
chez soi.
Dès 1980, Brecht donne le ton,« le petit Mahagonny », mise en scène par Marcel Bluwal au T.E.P., suivront « le Chanteur d'Opéra » de Wedekind monté par Patrick Guinand à la Comédie de Paris, « La Véridique Histoire du Juif Süss » mise en scène par Jacques Kraemer à Bobigny. En 1983, un tour de chant « Song’s de Brecht » et « L’Opéra de Quat’Sous » monté par Jean-Louis Martin Barbaz au C.D.N. Nord-Pas de Calais où elle incarne Polly. En 1985, un spectacle tout feu tout flamme « Le Dragon d’Eugueni Schartz », mise en scène de Benno Besson, puis carrément ludique « Bambino, Bambino » de Jean-Pierre Durand (Café de la Danse, Festival d’Avignon 1986), et à nouveau « l’Opéra de Quat’Sous », version Strehler au Châtelet, et cette fois-ci dans le rôle de Lucy. En 1989, « La Tour », pas de Pise, d’Ahmed Madani, une tranche de vie située à des années-lumière de la ville Lumière, à Mantes la Jolie.
En 1990, encore un pied de nez : « Taratata » de Jean-Pierre Durand au Tristan Bernard. Et le jeu continue, en 1992, une bonne touche de surréalisme (qui s’en plaindrait!), « Ubu Roi » mise en scène de Roland Topor au Théâtre de Chaillot.
En 1994, au Théâtre du Rond-Point, « Le Tour du Monde en 80 Langues », périple musical et ethnographique signé Alain Germain (ça fait voyager), puis en 1996, reprise de « J’aime le Music-Hall » de Pierre Jourdan au Théâtre Impérial de Compiègne (ça fait son effet).
Depuis 1995, régulièrement sujette au syndrome du solo, Annick se soigne à coups de tours de chant : d’abord au Dômarais, restaurant spectacle installé dans l’ancienne et superbe salle des ventes du Mont de Piété où, dans ses interprétations, elle s’engage, elle, sans compter...
Ensuite, à la Bastille où elle piège Le Loup du Faubourg par le charme irrésistible de son timbre (on ne se refait pas).
Et maintenant, le bouquet final : en 1997, elle remporte un prix dans un concours de chant (nul n’est parfait), pour Laurent Ruquier fait louvoyer son chant sur les ondes, et se retrouve aux Folies Bergère dans « Nine », comédie musicale d’après Huit et demi de Fellini, dans la peau d’une meneuse de revue... Sur cette légendaire scène, loin de laisser des plumes dans un rôle inédit pour elle, elle en sera parée et défendra avec panache un personnage créé par Liliane Montevecchi à Broadway en 1982.
Si le héros de « Nine », Guido, un cinéaste, tourne
surtout en rond, Annick, la comédienne, se tourne désormais de
plus en plus vers la chanson, la sua passione, qui est aussi un théâtre
d’émotion, de folie, de drôlerie, d’exaltation avec
pour régisseur principal, l’instinct !
Son répertoire décline quelques grands noms d’Aragon à Boris Vian en passant par Aznavour, Ferré, Leonardi, sans oublier quelques incursions dans les musiques d’ailleurs qui sont aussi son monde. Quant à son nouveau tour de chant, pour gagner encore en harmonie, il n’attend plus qu’un accord, celui du public.
Jean-Claude Hemmerlin